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Au milieu d'un grand canyon libanais, civilisation et barbarie

Cette grande bâtisse avec vue plongeante sur les collines non loin de Hammana abrite encore des échos de terreurs. Des cordes qui ressemblent à des muselières sont accrochées sur les murs, des excréments jonchent le sol, au fond on découvre dans la salle de bain un blaireau avec un petit bol encore rangé sur l'étagère. Ce détail anodin, nous rappelle que des gens vivaient bien là pour surveiller et torturer. Sur un des murs, je décolle deux images prises dans des magazines. L'une représente une gymnaste asiatique en train de saluer la foule, et l'autre, deux femmes fixant une table pleine de nourriture lors de la fête pour l'élection « Miss Resorts. » Ces deux images, les seules restantes, devaient être une sorte de fenêtre sur le monde extérieur.

Les occupants savaient-ils que cette maison appartenait à un koweitien qui l'avait construite avant la guerre. Reviendra t-il un jour ?

En sortant de cette bâtisse hantée on remarque de l'autre côté de la route, nouvellement asphaltée, un panneau routier conseillant aux cyclistes de porter un casque.   C'est peut-être le premier signe pour cycliste que je vois dans ce pays ! Les arbres fraîchement plantés et les poubelles Sukleen attestent des efforts entrepris par la municipalité de Hammana pour réhabiliter la région meurtrie.   Quel sort réserve t'on à la maison du koweitien ?

Qui c'est qui veut rentrer?

Dans les faits, le gouvernement avait initialement promis 20 millions de livres libanaises (à peu prés 13 300 dollars américains) pour la construction de nouvelles maisons et 5 millions (à peu prés 3 300 dollars américains) pour leur restauration. Ces sommes sont ensuite montées à 10 millions et 30 millions (6 600 et 20 000 dollars). La caisse des déplacés a été partiale, presque par défaut. Tout le monde n'a pas répondu ou n'a pu répondre à l'appel.

Qui a réclamé ses indemnités et qui ne l'a pas fait ?

Qui est légitime et qui ne l'est pas ?

Qui a pris le premier versement sans jamais l'utiliser pour reconstruire sa maison ?

D'après certains villageois, il est de bon ton d'appartenir à quelques partis politiques pour pouvoir recevoir ces indemnités. D'autres résidents affirment le contraire, la caisse des déplacés a fait son boulot.

La   situation est compliquée. C'est un jeu de chaises musicales.

Beaucoup ne résident pas là où ils le devraient. Certaines familles ont repris des   maisons laissés par leurs voisins ayant fuit la montagne et qui n'ont jamais remis les pieds dans leur village.  

Ceux qui occupent des maisons qui ne leur appartiennent pas attendent une indemnité pour pouvoir reconstruire et sortir des lieux. On remarque chez ces gens une crainte omniprésente. Ça ne doit pas être drôle de vivre dans l'angoisse qu'on puisse vous expulser à tout moment.

Ils doivent avoir peur en nous voyant arriver avec notre grosse Jeep et nos appareils photos. Venons nous pour les déloger ?

Le plus souvent, ces gens n'ont pas d'électricité, ou de système d'égout convenables.

Les villages, à moitié déserts, dans lesquels ils vivent n'ont plus d'école, ni de   transports en commun pour les rattacher aux villages attenants, encore moins avec Beyrouth. Il n'y a pas non plus d'activités économiques afin de créer les emplois nécessaires à la survie des habitants. Et pour ce qui est du voisinage... ça   reste à voir.

L'amnistie générale signée en 1990 ne semble pas prévaloir dans les coeurs. « On ne peut pas oublier » ou alors, « on ne veut pas oublier. »

Face à la rancune des uns et à la magnanimité des autres, les femmes pardonnent le plus, peut-être dû au fait qu'elles n'ont pas directement participé aux tueries.

À Kfar Matta par exemple, nous buvons le café chez une femme dont le père fut tué par des chrétiens du village. Elle occupe avec son mari, ses enfants et ses petits-enfants, une maison de deux étages trop petite pour eux, en attendant que les indemnités du gouvernement viennent un jour. Alors que son fils nous explique qu'il serait difficile de voir les familles des assassins revenir habiter parmi eux - une opinion que l'on venait d'entendre sur la place du village - sa mère est plus optimiste : les chrétiens qui n'avaient rien à voir avec tout cela devraient revenir. Le feront-ils jamais ? Pour beaucoup de villageois, trop de sang a coulé à Kfar Matta. La montagne est dans l'impasse.