Une blessure encore douloureuse; voyage au pays de Kfar Matta
Des histoires terribles de massacres et de corps laissés sur la route sans que personne ne puisse les enterrer.
Des villageois qui veulent tout raconter. Les attaques, les vengeances, le non retour d'une partie du village.
Des enfants excités, qui espèrent passer à la télé, et qui écoutent avec grande attention ce que disent les aînés.
Des habitants méfiants, qui ne cessent de repasser en voiture, en demandant au passant de quoi s'agit-il. D'autres encore tendent l'oreille de leur balcon pour essayer d'entendre ce qui se raconte. Qui sont ces gens qui posent tant de questions ?
Un maire conciliant qui, alerté de notre présence, arrive au volant d'une grosse Mercedes. Il reste ouvert aux solutions des uns et des autres, mais sait que le problème ne se réglera pas de sitôt. Le gouvernement ne les aide pas beaucoup, mais que peut-il faire ? La blessure est très grande et quelqu'un ajoute : « l'argent ne résout pas tout. » Les druzes ne veulent pas revoir certains chrétiens du village qui participèrent à des massacres. Résultat, personne n'est rentré. La réconciliation n'aura pas lieu.
Une famille modèle, victime de la guerre, contrainte de quitter sa terre et vivant maintenant dans une maison qui n'est pas la leur. Les anciens sont les plus ouverts à une réconciliation. Les adultes sont récalcitrants au retour des chrétiens. Les enfants ne comprennent pas vraiment.
Sans accord entre les communautés, le ministère des déplacés ne distribuera pas d'indemnités.
Le béton est roi
Deir Dourit
Nous nous arrêtons pour photographier la vallée sous nos pieds. Je me rends compte que partout où l'on va, les immeubles ne sont jamais achevés. Le béton coule à flots. On aperçoit dans chaque vallée des nouveaux villages, de nouvelles églises, des chantiers en cours. Mais les constructions sont tristes, mornes. Elles n'en peuvent plus de tout ce béton armé, de toute cette grisaille. Ce sont des immeubles squelettes, des immeubles écorchés : sans locataires, sans revêtements.
Les gens se plaignent qu'ils n'ont pas reçu assez d'argent pour mener à bien les constructions. Résultat, la maison n'est pas suffisamment grande ou le toit n'est pas encore terminé.
Brih
À deux pas de Beitedine, un panneau rouillé annonce la reconstruction du village de Brih. Nous sommes dans une cité fantôme. Tout a l'air délaissé. C'est comme si tout le monde était parti à la hâte. Des cahiers d'écolier s'envolent sur le sol. C'est difficile d'imaginer que des voisins on pu se massacrer ici, dans un si petit hameau. Même si les tueries ont été commises par des étrangers, comment ne pas aider son voisin ?
En marchant de maison en maison, on tombe sur un immeuble délabré occupé par un couple druze. Malgré l'état de la bâtisse, les pots de plantes sur le balcon la rendent hospitalière. On continue notre route. Au loin, nous voyons un petit âne blanc coincé sur une terrasse trop étroite. Commence l'opération « il faut sauver l'âne chypriote. » À côté, un lampadaire illuminé. Il est un peu avant midi. Pour accéder à l'âne, il faut passer par une maison délabrée. On dirait que quelqu'un a vidé sa valise sur le perron. Pêle-mêle, on distingue :
- des cahiers scolaires en français
- des vêtements pour bébé
- une veste pour femme en léopard avec épaulette
- des jouets en plastique
- des kleenex sales
- de la nourriture en train de pourrir
- une petite chaise
- une mini voiture en plastique rouge
Nous détachons l'âne pour l'approcher d'un coin avec plus d'ombre et d'herbes, juste à côté de la porte d'entrée de la maison. Les propriétaires vont se demander comment leur âne a réussi à se déplacer tout seul...
Plus haut, sur la grande place, on nous explique pourquoi les villageois ne se sont pas réconciliés. Tout tourne autour d'une salle de réunion construite par les druzes sur le terrain de l'ancienne église. Les chrétiens n'acceptent pas de rentrer tant que le bâtiment n'est pas déplacé. Ça parait simple à résoudre, mais ça ne l'est pas. Nous sommes dans la république des territoires contestés... |