Kfar Sellouane : les langues ne se sont pas encore déliées
Brih, Kfar Matta et Kfar Sellouane sont un peu cousins. Ici non plus, pas de réconciliation. Dès notre arrivée, on perçoit un malaise chez tous les habitants. Personne ne veut ouvrir le dossier des déplacés. La crise commença au début de la guerre lorsqu'un druze du village tua un chrétien. Une longue vague de vengeance s'en suivra. Les chrétiens sont partis et comme condition à leur retour, ils demandent à ce que l'initiateur des troubles se rende à la justice, et ce, malgré la loi d'amnistie.
Jusqu'à maintenant, personne ne s'est rendu et personne n'est revenu. Pour compliquer la donne, beaucoup de druzes du village occupent des maisons de chrétiens. Pour libérer ces maisons, ils attendent de recevoir des indemnités du ministère des déplacés. Or l'argent n'arrivera pas sans réconciliation.
Le soleil brille là où il y avait de l'ombre
Jisr al Qadi (le Pont du Juge)
C'est peut-être un jour de la semaine, mais quelques familles mangent et se baignent dans la rivière. Ce sont des images d'un autre temps. Les costumes de bain, les couples attablés, le narguilé, on se croirait dans une guinguette des années 20...
La rivière est cristalline, on voit même des poissons mais autour, c'est le ramassis habituel d'ordures.
Restaurant "La Rivière du Restaurant « la Rivière du Paradis » dans la vallée de la Rechmaya.
Tout est maintenant paisible sur la route qui fut naguère un couloir de sortie pour les chrétiens de la montagne qui tentaient d'échapper aux attaques et bombardements, en rejoignant Deir al Qamar.
Dans cette région, beaucoup de gens sont rentrés, ils ont reçu l'équivalent de 13 300 dollars américains et ont reconstruit leurs maisons. Mais il reste des immeubles qui ne sont pas encore terminés. Qui sait s'ils le seront jamais. Certains villageois avaient peut-être vu trop grand ?
Wadi al Sitt (Vallée de la Dame)
Élargissement de la route du Wadi al-Sitt ce qui présage plus de passage dans la vallée. Des travailleurs construisent un mur. L'un d'eux nous demande de ne pas le prendre en photo. « Si mon père voit ça, il va croire que son fils ne sait rien faire d'autre dans la vie que de construire des murs en pierre. » Un peu plus loin, des promeneurs de Beyrouth volent des fruits et légumes des champs avoisinants. De la grand-mère aux petits-enfants, ils s'adonnent tous à la cueillette. Tant qu'à faire, autant rentrer avec un grand sac de victuailles. Arrivés au village, les scènes bucoliques continuent. En y regardant de plus près, on découvre que c'est un village où druzes et chrétiens cohabitent. Sur un mur, une grande affiche du parti du général Aoun, datant des dernières élections. Plus loin, une famille de druze fait de la sauce tomate, ou plutôt, le père s'occupe des tomates pendant que sa femme et son fils jouent aux palettes sur leur terrasse. Dans le fond, les cloches de l'église se mettent à sonner.
Knaisse
Petit village au-dessus de Richmaya qui compte, d'après ces villageois 13 habitants l'hiver et 150 à 200 l'été. Cela n'empêche, on construit une nouvelle église ultra-moderne, et sur-dimensionée. On remarquera ceci dans beaucoup de villages. Comme s'il fallait s'affirmer, par sa taille et sa présence, face à l'autre.
Du reste, je me demande bien qui va remplir toutes ces églises.
Biré: le village des enfants
Village plein de vie. Nous arrivons à l'heure de la messe. Les enfants se disputent pour sonner la cloche. On dirait un village peuplé d'enfants. En faisant attention, je remarque qu'il y a aussi des personnes âgées, toutes très élégantes. L'absence de réel activité économique a dû pousser ceux en âge de travailler à partir vers Beyrouth. Un phénomène qui se répète dans tous les villages que nous visitons.
Comme a dit quelqu'un : « ici c'est génial, si tu veux faire le moine bouddhiste, sinon, il n'y a pas grand-chose à faire. » Les dizaines de magnaneries délaissées que nous avons pu voir dans la montagne ne font que renforcer cette idée. L'exode rural ne date ni d'aujourd'hui, ni de la guerre ; c'est un phénomène qui date de la fin du dix-neuvième siècle.
Maaser ech Chouf : des élus intelligents
Quand nous arrivons, à l'heure de la sieste, la place centrale est déserte. C'est un beau village, où les stigmates de la guerre ne sont plus apparents. Le village à sa propre eau potable qui coule de la montagne. L'environnement n'est pas pollué et l'urbanisme est respecté. Chaque année, la mairie s'engage à restaurer dix toitures, afin que toutes les maisons aient des toits en briques. Pas d'immeubles monstrueux ici. Nous rencontrons quelques élus locaux, chrétiens et druzes à la mairie. Pour ce qui est du problème des déplacés, les habitants ont reçu les indemnités qu'ils demandaient : « le ministère a fait ce qu'il fallait. » Le problème est ailleurs. Tous les habitants travaillent à Beyrouth, et viennent le weekend pour se reposer. « La nouvelle génération est partie faire ses études dans la capitale et a ensuite trouvé du travail là-bas. Pourquoi voulez-vous qu'ils rentrent s'installer ici ? » Au-delà des crimes de guerre, nous expliquent les locaux, les conditions économiques actuelles font que le village est désert. Il faudrait créer des activités, et les responsables ont même pensé à un golf. « Il n'y a pas d'université, pas d'école. Les enfants doivent marcher plus de 15 km pour se rendre à l'école la plus proche. L'accès vers Beyrouth reste très difficile. Il n'y pas de bus qui relie le village aux alentours. Sans voiture vous ne pouvez aller nulle part. Le jour où tout cela changera, les gens commenceront à venir. »
Conclusion
Détruire, déblayer, construire, reconstruire. On a beaucoup détruit. On a beaucoup construit. Mais on a pas nécessairement déblayé et re construit. Ni dans le paysage du Mont Liban, ni dans les esprits de ses habitants. Beaucoup des villageois ne sont pas revenus. Leur village pour eux n'est plus synonyme de maison mais de lieu de massacres. La plus belle villa n'y fera rien : qui a envie de retourner sur les lieux du crime ?
Aujourd'hui se pose aussi le problème de l'exode rural. Un des buts de la guerre était de construire le groupe idéal, ce qui impliquait nécessairement la tentative de destruction de l'autre, le but aujourd'hui est de construire la pluri-communauté idéale. Cela implique non seulement un travail sur la mémoire collective, mais aussi la construction de projets supra-confessionels dans l'intérêt économique et culturel de tous les villageois du Mont Liban. Le débat n'est donc pas simplement psychologique et politique, il est aussi économique.
Enfin, une nouvelle donne est venue s'ajouter au dossier de la montagne. Celle du retrait des soldats syriens. Les traces sont encore tangibles. Mais la voie est libre. Qui sait si cela provoquera des retours? Une affaire à suivre ! |